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ETYMO II

Etymo II de Luca FRANCESCONI

Année de composition : 2005
Durée : 25.00 minutes

Formation :

Pour voix soliste, orchestre et électronique

Editeur

Ricordi

Contexte CIRM


Notice :

Etymo II est une œuvre qui pose le problème du son et du sens : la parole poétique. Selon Luca Francesconi, le rapport entre la musique et la parole est à la fois puissant et dissemblable, c’est pourquoi il continue avec cettre œuvre « son voyage dans l’univers de la parole » (autrefois avec Ballata) et Etymo II est sa première expérience d’une confrontation frontale, étroite, avec un texte.
Etymo II utilise des extraits de poèmes de Baudelaire : Le Voyage, L’Albatros, Carnets intimes. Baudelaire aimait particulièrement la musique et cet aspect de libération au niveau du poids sémantique auquelle elle était rattachée. Mais la musique souffre aussi de cette sémanticité et Luca Francesconi, dans cette œuvre, a souhaité s’en débarrasser.

L’œuvre est composée en 3 mouvements et compte autant de conceptions de la relation entre la parole et le son : phonétique, sémantique, et poétique.
Ayant pour origine une même phrase extraite de Voyage : « Qu’avez vous ? », Luca Francesconi, après avoir analysé cette phrase, s’est rendu compte que celle-ci avait une signification. Le premier volet de la pièce est plutôt dévolu à la matière dans un état chaotique engendré par des arborescences, des ramifications  «  à la Xenakis ». La partie centrale contribue à la naissance du sens. C’est dans cette partie que s’établit un certain équilibre qui renvoie aux chansons pop entre la parole et la musique,
L’ensemble débouche sur le troisième mouvement, réorganisation fantastique et poétique avant que la Coda n’exprime le doute final.

Le titre l’œuvre est là pour nous rappeler que nous appartenons tous à une entité ethnique bien spécifique et qu’il faut savoir l’assumer, et être assez original pour permettre ainsi dans l’analyse de celle-ci, d’isoler des phénomènes, des expériences esthétiques, d’évaluer leur qualité puis formaliser ces élémens.


Dites, qu'avez-vous vu ?
Peut-être déjà le titre, cette promesse d'écoute, cette ouverture d'un horizon d'attente : ce n'est pas encore la musique, mais il y a déjà une sorte de pacte - au moins une question : Etymo, qu'est-ce que c'est ? Que vient faire ici la quête d'une origine, d'un sens originel, d'un etymon ? Pourquoi le retour, aussi, de ce (très) vieux problème, celui de savoir si les sons du langage ne sont pas seulement conventionnels, mais également motivés, s'ils ont un lien avec ce qu'ils désignent* ?

Dites, qu'avez-vous vu ?
C'est une phrase de Baudelaire - elle marque une césure dans Le Voyage, des Fleurs du mal ; c'est une phrase que Luca Francesconi aura fait lire à la soprano Luisa Castellani, une phrase qu'il aura analysée dans ses moindres inflexions vocales, ses structures vocaliques et consonantiques, ses durées, ses intonations, ses harmonies (il y a des accords en ces voyelles), ses pauses. Deux mois de travail. Sur une voix, sur la voix : la voix, c'est l'etymon.

Dites, qu'avez-vous vu ?
C'est donc l'origine d'Etymo, c'est cette question qui en génère tout le parcours : proférée puis scrutée avec ces microscopes temporels que sont les outils d'analyse informatique du son, elle révèle ses proportions internes qui, déployées à l'échelle de l'oeuvre, en scandent la forme. Trois parties, avec un interlude entre la première et la deuxième (c'est la virgule de Baudelaire), puis une coda.

Dites
Premier volet, avant la virgule, avant l'interlude césurant. Un volet où il s'agit de dire : non pas dire quelque chose (un sens signifié), mais simplement dire, mobiliser des particules phonétiques. La musique et la voix sont ici stochastiques, probabilitaires («arch-aïques», dit aussi Francesconi) ; il n'y a pas de lignes, mais des identités fugitives qui paraissent et disparaissent, dans un apparent désordre ; certains visages changeants, toutefois, laissent des traces qui malgré tout s'accumulent, se superposent, s'empilent. Des bribes d'objets ou de langages, comme dans ce clin d'oeil au jazz (con swing, come uno scat). Dites, c'est un volet phonétique, n'est-ce pas ? Jusqu'à cet apogée, jusqu'à ce point culminant - «le maximum de complexité possible avec ce type d'organisation» - où les objets se superposent dans la polyrythmie.

Virgule
Après l'explosion du dire, après quelques syllabes fugaces aussi, tirées d'un vers de L'Albatros («Souvent, pour s'amuser»), c'est l'interlude. Il n'y a que des sons électroniques, dont une voix synthétique : «Le navire glissant sur les gouffres amers.»

Amers. A. Am. Me. Lettres, syllabes de l'aphasie.

M et E, répétés. Cela donne du même : «même dans nos sommeils / La Curiosité nous tourmente et nous roule».
Un volet sémantique, cette fois. Où le sens émerge, peu à peu, dans ou de la voix.

qu'avez-vous vu ?
Maintenant, la chanteuse peut, elle doit le dire, en une longue cadence, avec des gestes aussi. Pour ouvrir un troisième volet : poétique. Un volet où le chant émerge peu à peu, où la ligne qui se forme pas à pas (du fa au la bémol) génère à son tour, dans l'orchestre, une voix, puis deux, puis plusieurs. Jusqu'au gel, jusqu'à l'accrétion harmonique, jusqu'à la verticalité d'un «épisode spectral». Le voyage - motif baudelairien s'il en est - est donc aussi, dans Etymo, un «parcours entre les techniques de composition». Les accords, les «spectres» issus des voyelles de la petite phrase du Voyage alternent entre l'électronique et l'instrumental, selon un véritable dialogue, selon un va-et-vient qui culmine en une sorte de hoquet obstiné. Explosion, point d'orgue : «Et puis, et puis encore ?» On continue, on recommence, puis on s'arrête.

Coda
Tout cela (Dites-virgule-qu'avez-vous-vu, ou encore, selon ces termes que j'ai empruntés au compositeur : «phonétique», «sémantique» puis «poétique»), tout cela n'est pas un plan à suivre, un «programme», une formule : tout au plus une carte de navigation et une carte qui commence à se replier sur elle-même. Car cette structure tripartite se redouble, en abîme, dans chaque volet : comme le dit si bien Francesconi, il y a des manières phonétiques d'être dans le phonétique, mais il y en a aussi des sémantiques et des poétiques. C'est pourquoi chacune des trois parties a (au moins) trois parties : triple tripartition qui se divise encore, car les frontières ne sont jamais étanches.

Il n'est peut-être pas interdit de tirer un dernier fil, d'avancer une dernière analogie : le point d'interrogation après le chant, après la poésie, c'est celui de cette notation de Baudelaire dans ses Carnets intimes, ici simplement parlée : «Au moral comme au physique, j'ai toujours eu la sensation du gouffre» ?

Dites, qu'avez-vous vu ?


* La question se pose au moins depuis Platon (elle est mise en scène dans le Cratyle, que Francesconi a lu et relu, ainsi que les Six Leçons sur le son et le sens de Roman Jakobson, ou encore les Mimologiques de Gérard Genette) et peut-être a-t-elle été oubliée ou mise entre parenthèses à l'époque du formalisme, celui d'une certaine «avant-garde». Le compositeur s'est expliqué récemment sur sa position vis-à-vis de cette «avant-garde» dans un texte encore inédit : Les Esprits libres.

Peter Szendy

Charles Baudelaire : Poèmes



(Seuls les passages en gras sont utilisés par Francesconi, et pas forcément selon l'ordre du texte)

LE VOYAGE
à Maxime du Camp

I

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir ; coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !

II

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.


Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où !
Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : «Ouvre l'oeil !»
Une voix de la hune, ardente et folle, crie :
«Amour... gloire... bonheur !» Enfer ! c'est un écueil !

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.

O le pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ;
Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

III

Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

Dites, qu'avez-vous vu ?

IV

«Nous avons vu des astres
Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;

Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,

Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages,

Et toujours le désir nous rendait soucieux !

- La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ? - Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse.»

V

Et puis, et puis encore ?

VI

«O cerveaux enfantins !

Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu
partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché :

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
«O mon semblable, ô mon maître, je te maudis !»

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l'opium immense !
- Tel est du globe entier l'éternel bulletin.»

VII

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,
A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme ; il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquons sur la mer des Ténèbres
Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : «Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim ;
Venez-vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin ?»

A l'accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
«Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton électre !»
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII

O Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !



L'ALBATROS

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.


A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.



CARNETS INTIMES

Au moral comme au physique, j'ai toujours eu la sensation du gouffre, non seulement du gouffre du sommeil, mais du gouffre de l'action, du rêve, du souvenir, du désir, du regret, du remords, du beau, du nombre, etc. J'ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Maintenant j'ai toujours le vertige et aujourd'hui, 23 janvier 1862, j'ai subi un singulier avertissement, j'ai senti passer sur moi le vent de l'aile de l'imbécilité.

Charles Baudelaire






Extranet artiste Dernière mise à jour le 22/08/2007
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