CIRM : Centre National de Création Musicale UCA
Manca 2019
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DéSERTS

Déserts de Edgard VARESE

Année de composition : 1954
Durée : 25.00 minutes

Formation :

Pour orchestre et bandes magnétiques

Contexte CIRM


Notice :

Depuis ses débuts de compositeur (vers 1915), Varèse était certain que l'électronique et les machines accompagneraient l'homme à la recherche d'un nouveau langage musical. Pensée visionnaire car il fallut attendre la fin des années 1940 et l'invention de la musique concrète (grâce notamment aux efforts de Pierre Schaeffer en France) d'une part, et celle, de la musique électronique (Karlheinz Stockhausen en Allemagne en est un des plus éminents créateurs) d'autre part, pour que naisse une musique ne venant pas d'un instrument ou d'une voix mais d'une autre provenance. La musique concrète consiste en des sons et bruits enregistrés qui sont ensuite compilés, mélangés, mixés et réarrangés sur une invention de l'époque: la bande magnétique. "La Symphonie pour un homme seul" (1950) de Schaeffer en est un bon exemple. La musique électronique emploie, elle, des sons "artificiels", qui n'existent pas dans la nature grâce à l'époque au générateur de fréquence et au modulateur en anneaux (aujourd'hui remplacés avantageusement par l'ordinateur). "Glissendi" (1957) de György Ligeti en donne une idée.

Presque immédiatement après leur naissance, ces musiques fusionnèrent pour former la musique acousmatique (on préfère ce terme à celui d'electro-acoustique) qui avait l'avantage d'élargir l'espace musical présent et l'inconvénient de supprimer l'interprète! (Puisque seul l'enregistrement et les instruments électroniques suffisent, comment convaincre le public de se déplacer pour ne voir aucun interprète sinon seulement un dispositif complexe?). On s'aperçut toutefois très vite de cette dérangeante limite et au milieu des années 1950, fut créée la musique "mixte" où les sons enregistrés se joindraient à de la musique exécutée par un ensemble orchestral plus ou moins grand : réunion de la musique acousmatique et de la musique instrumentale. Ainsi il y aurait toujours des interprètes à voir dans les salles de concert.

Tout cela, Varèse l'avait pressenti trente ans auparavant. C'était donc un véritable précurseur. On a même pu dire sans trop de risques que si l'électronique avait existé en 1916, il aurait été le seul musicien capable de s'en servir1. Dommage qu'il fut trop en avance sur son temps !

Composition

Déserts est l'une des toutes premières si ce n'est la première œuvre du genre mixte. Aussi serait-il plus juste d'affirmer que c'est une œuvre de musique mixte car elle n'est pas exclusivement électronique. Varèse acheva de composer la partition en 1954, pour 14 instruments à vent, 5 percussions, 1 piano et un dispositif électro-acoustique. Pour Déserts, le compositeur, qui avait toujours témoigné un grand intérêt pour les mathématiques, organise des interpolations de son organisé, qui interviennent à trois reprises et alternent avec les instruments traditionnels. Ceux-ci jouent une musique vive, dure, parfois brutale, furieuse et mystérieuse, tout à fait dans l'esprit de Varèse.

Les bruits primitifs des interpolations avaient déjà été enregistrés à Philadelphie, essentiellement des bruits urbains ou d'usines. Varèse dut cependant demander de l'aide à un pionnier de la musique concrète, Pierre Henry, pour "mélanger" les bruits des bandes. On peut ajouter que les interpolations de la création furent révisées et améliorées par la suite par le compositeur.

Comme toujours chez Varèse, la composition musicale précède le titre. Il aurait choisi le nom sibyllin de Déserts car c'est un "mot magique qui suggère des correspondances à l'infini" pour citer l'auteur.

Le projet du compositeur, en revanche, précédait de plusieurs années l'achèvement de la partition. Henry Miller avait relevé, dès 1945, une phrase que lui confiait le compositeur : « Je voudrais faire quelque chose qui donne l'impression du désert de Gobi » alors qu'il travaillait sur un projet (resté inachevé) : Espace.

Création

La création eut lieu au Théâtre des Champs-Elysées le 2 décembre 1954 avec Pierre Henry à la bande magnétique et Hermann Scherchen au pupitre. Scherchen, prudent, et sachant bien que l'œuvre était risquée à jouer devant un public qui ne goûtait que très peu à la musique contemporaine avait décidé de l'encadrer par deux œuvres classiques: la Grande Ouverture en si bémol majeur (apocryphe) de Mozart et la Symphonie Pathétique de Tchaikovski. Scherchen pensait ainsi atténuer la possible réaction du public devant une œuvre si révolutionnaire. Il se disputa d'ailleurs avec Varèse sur ce sujet qui aurait préféré qu'Anton Webern fut à l'honneur et non Mozart (qu'il n'aimait pas) et Tchaïkovski (qu'il haïssait).

Il était suicidaire d'exécuter une telle œuvre d'un compositeur quasi inconnu en France (Varèse, bien que français, ayant vécu aux États-Unis. Il se fit même naturaliser) sans la présenter au préalable au public pour qu'il la comprît mieux; d'autant plus qu'une partie s'attendait à avoir affaire à un compositeur italien du XVIIIe siècle. Ce fut Pierre Boulez, alors âgé de 29 ans, qui s'en chargea.

Le soir du 2 décembre, devant quinze cents personnes dont quelques personnalités comme André Malraux, Scherchen salue le public et plusieurs centaines de milliers d'auditeurs français écoutent le public applaudir l'Ouverture de Mozart. Boulez dit ses déclarations et vient la création de Déserts, et par la même occasion un des scandales les plus impressionnants de toute l'histoire de la musique.

Dès les premières notes, le public est déconcerté. Quelques auditeurs sifflent bientôt et les huées pleuvent de toutes parts mais lorsqu'arrive la première interpolation, tout le monde se déchaîne. Pierre Henry, aux potentiomètres, a beau augmenter le volume au maximum, le vacarme du public redouble : il rugit, hurle, pousse des cris, demande le renvoi de Scherchen et surtout d'Henry, éreinte le compositeur et c'est à peine si l'on entend le moindre son (orchestral ou pas). Des protestations et des applaudissements répondent aux injures, par vagues, et une bagarre générale éclate. Le chef, imperturbablement dirige l'oeuvre jusqu'au bout. La musique s'effondre, malgré ses efforts, sous les cris de protestation d'un public survolté et sous les railleries des plus virulents d'entre eux.

Un tel scandale n'avait plus été vu depuis la mémorable création du Sacre du Printemps de Stravinski le 29 mai 1913 qui avait été créé dans cette même salle du Théâtre des Champs-Elysées. À la fin de la pièce, sous les quolibets et injures, on demande le renvoi de Henry et de Scherchen, mais celui-ci sauve la mise en enchaînant avec la Pathétique tandis que Varèse, furieux « comme un taureau de Camargue, respirant l'air de la nuit » 4 quitte la salle en compagnie de sa future biographe, Odile Vivier, et rejoint Iannis Xenakis qui ne les avait pas accompagné pour pouvoir enregistrer le concert en direct.

Le lendemain, Varèse est massacré par la presse. Parmi les relevés des journaux plus ou moins féroces, un critique écrit: « Ce M. Varèse devrait être fusillé séance tenante. C'est le Dominici de la musique! Et puis non, ça ferait encore du bruit, il serait trop content. C'est la chaise électrique qui convient à cet « électrosymphoniste »... ». Un autre critique déclare : « Edgard Varèse, l'homme qui intègre à sa musique les bruits de notre temps, a intégré à son oeuvre "Déserts" les bruits de l'émeute que soulève son audition. Car tel est, aux Etats-Unis comme en France, le propre de l'oeuvre du compositeur : elle soulève les passions ».

La réponse de Varèse ne se fait pas attendre : Interviewé à la radio par Georges Charbonnier, il déclare comprendre qu'on puisse ne pas aimer sa musique, mais qu'il aurait fallu pouvoir l'écouter avant de la critiquer si violemment : « Pour la vomir, qu'ils l'aient avalée d'abord ! » (sic). Il dira aussi, en réponse aux critiques, et de manière plus générale : « On peut dire que jusqu'à nos jours, la France a eu de grands musiciens. Elle n'a jamais eu de public musical! ».

Immédiatement après la création parisienne, Déserts était créé à Stockholm sous la direction de Bruno Maderna, en présence du compositeur, et obtenait un grand succès auprès du public, avant d'entamer une tournée de concerts aux Etats-Unis. Varèse pouvait affirmer avec raison : « Aux Etats-Unis, comme en France, comme partout, il y a des gens qui l'aiment et il y en a qui ne l'aiment pas. Mais tout l'élément jeune l'aime... ».

Source : Wikipédia





Extranet artiste Dernière mise à jour le 24/10/2012

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