CIRM : Centre National de Création Musicale UCA
Manca 2020
MANCA
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RELECTURE DES KINDERSZENEN OP.15

Relecture des Kinderszenen op.15 de Tristan MURAIL

Année de composition : 2018
Durée : 18.00 minutes

Formation :

pour violoncelle, flûte et piano

Contexte CIRM


Notice :

(...) Enfin, pour bien illustrer cette rencontre (*) […], l’idée a germé, et s’est rapidement imposée, d’une réalisation que je ferais d’une œuvre de Schumann, et qui constituerait le lien le plus évident entre les deux mondes sonores. Cette réalisation serait donc naturellement écrite pour les trois partenaires du disque, violoncelle, flûte et piano. L’idée m’est vite venue que les Kinderszenen (Scènes d’enfants) seraient parfaites pour ce projet. En effet, les Scènes d’enfants ont un potentiel musical, expressif, évocateur, qui dépasse de loin la réalisation pour piano de Schumann. Sans doute a-t-il voulu rester « simple » et « facile » – dans son esprit, les pièces devaient être jouables par des enfants. Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment le cas… certaines pièces ne sont pas si faciles, d’autres supposent des écarts inaccessibles à une main d’enfant. Mais presque toutes sont de petits chefs-d’œuvre, avec une grande puissance imaginative, reposant pourtant sur des idées simples et concises. Comment alors aborder cette réalisation, ou plutôt ce qui deviendra une « relecture » : le regard d’un compositeur sur un autre compositeur. J’ai vite écarté l’idée d’une instrumentation dans un « style d’époque » plausible – qui n’aurait presque rien apporté aux pièces originales, aussi bien que celle d’une trop profonde « réécriture » risquant d’aboutir à une trahison. J’ai cherché, finalement, à faire bénéficier les pièces de Schumann d’une « mise en couleurs » (comme on « colorise » de vieux films originellement en noir et blanc), d’une amplification des idées et des sentiments, tout en restant le plus fidèle à la lettre comme à l’esprit de la partition. J’ai repensé, toutes choses égales par ailleurs – car nous ne sommes là pas du tout à la même échelle –, à l’exemple magnifique des Tableaux d’une exposition orchestrés par Ravel. Ravel n’avait pas simplement « orchestré » le piano, il avait cherché à retrouver, cachée derrière la réalisation pianistique de Moussorgski, l’essence même des idées musicales qui avaient en fait préludé à la réalisation pour le piano, qui n’en était clairement qu’une des réalisations possibles.

Fort de ces réflexions, je n’ai pas hésité, pour mon regard sur les Scènes d’enfants, à utiliser toute la moderne palette des techniques instrumentales, démultipliant ainsi les timbres disponibles et les effets acoustiques résultants de leurs combinaisons. Le flûtiste joue souvent la flûte alto, au timbre si chaud et expressif, au registre grave qui permet par endroit au violoncelle de chanter la voix supérieure. Le violoncelle est employé dans toutes ses possibilités d’articulations, de timbre, et de registre, changeant très vite d’un mode de jeu et d’une sonorité à l’autre. Réutilisant une approche de l’instrumentation que j’avais déjà mise en œuvre dans des pièces telles que La Barque mystique, je fais rapidement changer de rôle chaque instrument, donnant ainsi l’illusion d’une orchestration bien plus nombreuse qu’un simple trio.

J’ai donc cherché à accentuer le caractère de chacune des pièces, et à retrouver les intentions cachées derrière la simplicité du piano de Schumann, et j’ai ainsi obtenu des contrastes que la version originale ne permet pas – ou permet moins. Pour amplifier le côté « enfantin » ou féérique de la musique, je me suis autorisé quelques ajouts, que j’évoquerai plus loin ; néanmoins j’ai voulu respecter le texte intégralement, en ce sens que pas une note ne manque de la partition originale, que les harmonies tonales sont intégralement respectées, de même que l’écriture rythmique. En revanche, de concert avec les interprètes, nous n’avons pas toujours suivi les mouvements métronomiques indiqués par Schumann, qui paraissaient souvent trop rapides (il y a d’ailleurs parfois quelques contradictions entre les commentaires de Schumann sur ses pièces, et les tempi indiqués). Les pièces originales, probablement en raison des contraintes mentionnées plus haut, sont cantonnées dans les registres médium et médium-grave. J’ai décidé de les « éclairicir » par endroit, en ajoutant des résonances ou doublures aigües, ou à l’inverse d’ajouter quelques notes plus graves pour donner plus de « corps » à la sonorité.

C’est donc ainsi qu’une étrange sonorité (bisbigliando de flûte, trille d’harmoniques du violoncelle) introduit la première pièce, puis plane au-dessus d’elle (Von fremden Ländern und Menschen = Des pays et des hommes étrangers – ou étranges), que Hasche-Mann (Colin-Maillard) deviendra encore plus furtif, tandis que le Cheval de bois (Riter vom Steckenpferd) claquera, soufflera et hennira. Fürchtenmachen fera vraiment peur ! Dans l’ultra célèbre Rêverie (Traümerei), après l’énoncé du thème dans ce registre si expressif de l’aigu du violoncelle, le piano prendra soudain la parole, comme dans un concerto romantique. Comme je le disais plus haut, quelques éléments « enfantins » viendront, à l’occasion, s’ajouter à la trame sonore : petite boîte à musique (dans l’aigu du piano) dans la première et la dernière pièce, sons percussifs col legno du violoncelle dans Wichtige Begebenheit (Événement important) – transformé pour l’occasion en marche militaire pour soldats de plomb… Et finalement, l’enfant s’endormira (Kind im Einschlummern), bercé par le violoncelle se balançant entre ponticello et ordinario, et apaisé par les sons éoliens de la flûte…

(*) Tristan Murail (Extrait du Livret du CD "Une Rencontre... Schumann Murail" de Marie Ythier)





Extranet artiste Dernière mise à jour le 16/07/2020

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